Rencontre avec Margaux Keller, la designer derrière les produits BINI
La porte de l'agence s'ouvre sur un espace habité : des croquis épinglés, des prototypes posés sur les tables, des matières qui attendent d'exister. Margaux Keller, designer, nous accueille dans son showroom à Marseille. C'est ici, dans cet atelier où tout commence et où tout prend forme, qu'elle a dessiné les produits BINI, du Binikit au Binimug, en passant par la Binibox. Une collaboration qui dure depuis 2020 et qui, visiblement, n'est pas près de s'arrêter.
Du cahier des charges à l'objet : comment naît un produit ?
Pour démarrer un projet, Margaux Keller part toujours d'un cahier des charges. Pas comme une contrainte, mais comme une boussole. « On analyse les besoins du consommateur. On se pose les bonnes questions pour définir de quoi on a envie comme produit, quels besoins on a envie de combler et dans quel sens il va falloir dessiner. »
Vient ensuite une phase de liberté totale, avant de resserrer progressivement le champ avec les partenaires industriels. « On essaie de ne pas trop se fixer de limites, d'être très créatif au début pour petit à petit arriver à l'idée qui va être la bonne, au concept qui va être le bon. »
Mais ce qui distingue l'approche de Margaux Keller, c'est ce qu'elle appelle le « supplément d'âme » : cette émotion supplémentaire, ce côté coup de cœur et attachant qui fait qu'un objet devient désirable. « C'est aussi la spécificité des produits que je dessine, ce côté un peu attachant des objets, qui va faire la désirabilité du produit et qui va faire qu'on va avoir envie et besoin de ce produit. »
Et avec BINI, c'est exactement comme ça que ça s'est passé.
Margaux Keller Collections : le design éthique comme engagement
Au-delà de ses collaborations, Margaux Keller a aussi son propre territoire créatif : Margaux Keller Collections, la maison d'édition de design qu'elle a cofondée en 2019 avec Anaïs Frattini. Des séries d'objets, de mobilier, des luminaires fabriqués par des manufactures partenaires essentiellement situées en France et en Europe.
« On a un véritable engagement éthique à travers cette marque. L'idée, c'est vraiment d'être en circuit court, que les produits partent directement de la manufacture chez le client. »
Au cœur de cette démarche : l'émotion, la durabilité, la transmission. « On a toujours cette idée d'objet intemporel et durable qui va traverser les âges, qui va pouvoir être transmis de génération en génération. L'idée, c'est vraiment de recréer du lien avec l'objet, avec les pièces qui nous entourent. »
C'est précisément cette philosophie qui l'a sensibilisée à l'approche de BINI : réinventer les objets du quotidien tout en maintenant une démarche éthique et locale.

La rencontre avec Alice et Perrine : une évidence
En 2020, BINI contacte Margaux Keller. Alice et Perrine arrivent avec une idée claire : créer un kit de couverts nomade, engagé, fabriqué localement en France, avec des matériaux durables et le plus naturel possible.
« J'ai beaucoup aimé leur démarche, leur envie d'innover tout en gardant cette intention de fabriquer en France, ce qui est rarement le cas. »
Ce qui a aussi séduit Margaux Keller d'emblée, c'est la question de l'accessibilité. BINI arrivait avec un prix de vente cible volontairement bas, l'idée que n'importe qui puisse s'offrir ces produits, les collectionner, les adopter. « J'ai été sensible à l'idée de pouvoir rendre ce design, ces belles pièces bien faites fabriquées en France, pour autant sur des prix très accessibles. Ce qui est beau. »
Et au-delà de l'accessibilité, il y a aussi une conviction plus profonde : celle que le design puisse être mis au service d'une cause. « Ce qui m'a plu et intéressé dans votre approche au début, quand vous m'avez contacté, c'est la démocratisation du design qui est toujours essentiel au cœur de mon travail. » Et plus largement : « C'est aussi ça qui m'a sensibilisé dans l'approche de BINI : réinventer les objets du quotidien tout en ayant cette démarche éthique et locale. » En clair, faire basculer les gens vers le réutilisable non pas par la culpabilité, mais par l'envie. C'est exactement ça, le rôle du design chez BINI.
Ensemble, elles ont d'abord dessiné le Binikit. Puis la Binibox « une espèce d'hybride entre le Tupperware et l'assiette transportable, un ovni un peu nouveau et innovant » et enfin le Binimug, le petit dernier dont Margaux Keller parle avec fierté : « C'est un vrai travail de recherche de plusieurs mois avec les industriels partenaires pour mettre au point ce petit mug. »
Un design reconnaissable entre tous
Dès le départ, l'enjeu était de créer une identité visuelle forte, reconnaissable. Pas juste signer une gamme, poser l'ADN visuel de BINI.
« Mon objectif, c'est de déconstruire les archétypes. Comme si ces produits n'existaient pas sur Terre, que vraiment on les avait inventés de zéro. C'est ce qui permet de donner un dessin au plus proche de la réalité du besoin. »
Le résultat : des formes travaillées dans la rondeur, très ergonomiques, très tactiles. « Il y a un côté sensoriel, un peu ludique. On a le travail de la matière avec ces stries qui sont assez redondantes dans les différents produits. » Un langage cohérent d'un produit à l'autre, qui fait qu'un objet BINI se reconnaît immédiatement.
Et puis il y a la couleur, peut-être la signature la plus frappante de la gamme. « On a travaillé sur un nuancier qui soit complètement inattendu par rapport à ce que la plasturgie peut faire de façon habituelle. Des couleurs qui s'inspirent de choses naturelles, de la nature, d'aliments naturels. Ça donne un colorama assez doux, assez intemporel, qu'on peut s'approprier, qu'on peut mélanger. On est très loin des jaunes et des rouges criarts. Là, on est vraiment dans une subtilité de couleurs pour créer des produits coup de cœur. »

Du prototype à la production : le défi de la plasturgie
Une fois le design validé, tout reste encore à faire. Car BINI a représenté pour Margaux Keller un territoire nouveau : celui de la plasturgie industrielle.
« Grâce à BINI, j'ai été réconciliée avec le monde de la plasturgie. Je travaille habituellement avec des manufactures qui ont des savoir-faire sur des matériaux naturels, le bois, le verre soufflé. Donc là, c'était le challenge de s'adresser à des industriels. »
La méthode : dessiner d'abord librement, presque naïvement, sans trop se soucier des contraintes de moulage. « C'est dans un second temps, avec le bureau d'études et les industriels, qu'on s'est frotté à ces contraintes et qu'on a adapté le design. »
Le processus passe par l'impression 3D « un premier step où c'est un peu Noël » avant d'arriver au prototype fonctionnel. Pour le Binimug notamment, ça a été une longue série d'essais et de tests : « Pour pouvoir vous proposer le mug le plus adapté possible, le plus solide, le plus étanche, le plus léger, et le plus agréable aussi au toucher. »
Ce qui l'a définitivement convaincue d'aller jusqu'au bout ? Le plastique biosourcé. « C'est là où les filles ont fini de me convaincre. Des plastiques à base de matières naturelles, de copeaux de bois. Une nouvelle façon de réinventer le plastique, et de se réconcilier avec la plasturgie. »
Quand le produit est enfin là
« Le jour où le produit est finalisé, bien ce jour-là, c'est vraiment Noël. C'est l'aboutissement de tout un travail à plusieurs mains avec la marque, avec l'équipe de design, avec les industriels, le bureau d'études. C'est vraiment un moment assez festif et dont on est fiers. »
Et après ? On vit avec. « J'ai mon Binimug dans mon sac tout le temps. C'est chouette de pouvoir vivre aussi avec, de l'utiliser au quotidien. C'est une vraie satisfaction, une vraie fierté. »
Et la suite ?
La collaboration avec BINI ne s'arrête pas là. À côté de la gamme originale, il y a déjà la collection Signature, une collection dont Margaux Keller parle en détail : « On a eu envie de réfléchir à une version un peu plus haut de gamme qui s'appelle Signature. L'idée, c'était de travailler sur un coloris de couvercle transparent légèrement fumé, qui donne un côté beaucoup plus élégant à l'objet et qui encore une fois, déconstruit l'archétype de la boîte en plastique.» Et Margaux Keller travaille déjà sur les prochains membres de la famille.
« Chaque produit, à chaque fois, fait naître une envie nouvelle et un produit nouveau. On a envie que la gamme s'étende parce que le besoin est immense, que la cause à soutenir est immense. Donc on ne va pas s'arrêter là. »
Et la conclusion tient en une phrase, celle qui résume peut-être le mieux cinq ans de collaboration :
« Ce que j'aime dans ce que je fais, c'est que chaque produit est une petite histoire qui prend forme, du croquis à la réalité. Et avec BINI, cette histoire est partagée avec des milliers de personnes. »
